1. Pourquoi relancer la croissance d'un capitalisme qui a vu l'augmentation du temps que la société doit globalement consacrer au travail, au point où la question de la conciliation entre la possibilité d'une vie familiale et d'une pratique parentale soit politisée? Pourtant, les 30 dernières années ont prolongé, certes à un rythme moins rapide, les gains en productivité qui ont marqué l'histoire du capitalisme au XXe siècle. Il y a 30 ans, la question sociale qui inquiétait la droite et faisait rêver la gauche était celle de la fin du travail et de l'avènement d'une société de loisir.... Qu'est-ce qui s'est passé? Pourquoi ces gains en productivité ne se sont-ils pas traduits en un raccourcissement du temps de travail nécessaire? Une sortie de crise doit-elle nécessairement passer par l'emploi? Si oui, quels emplois et comment les arrimer à la redistribution des rôles dans les familles contemporaines et soutenir un mode de vie qui laisse plus de place au temps hors travail?
2. Pourquoi relancer une croissance qui a produit les inégalités les plus criantes parmi les ménages salariés depuis les années 1930? Pourquoi relancer une croissance dont la viabilité économique reposait sur un niveau d'endettement des ménages sans précédent dans l'histoire de l'Occident pour soutenir la demande en objets de consommation de masse? La relance doit-elle valider ces dettes privées qui ont pris la relève de l'endettement public dans les années 1990? Doit-on relancer une économie qui a vu la part de revenu des salariés diminuer systématiquement au profit des bénéfices des grandes entreprises? Doit-on, finalement, relancer une économie qui exige que les salariés endettés consacrent, en vue de leur retraite, une part croissante de leurs revenus à l'investissement dans des fonds spéculatifs sur lesquels ils n'ont que peu de contrôle? Que signifie d'ailleurs réellement la notion d'entreprise privée quand une part importante du capital action et des dettes des plus grandes corporations sont largement détenus par des fonds qui gèrent et placent cette épargne des salariés? Comment assujettir la gestion de ces fonds, tel que la Caisse de dépôt et placement, à des finalités collectives et à des impératifs autres que le rendement financier?
3. Pourquoi relancer une croissance qui s'est montrée incapable de répondre sérieusement à la menace écologique qu'elle génère? Pourquoi soutenir la relance d'un régime qui propose de gérer le risque écologique avec les mêmes outils que ceux qui sont en partie à l'origine de la crise actuelle, soit les produits dérivés et une bourse du carbone? Si nous sommes contraints à recapitaliser et à soutenir d'importants secteurs de notre industrie, quelles finalités doit-on -- peut-on -- assigner à leur production en termes de qualité des produits, d'empreinte écologique des procédés et produits et de retombés sociales dans les communautés dépendantes de cette production? Comment élaborer une politique de souveraineté économique nationale qui territorialise cette contrainte écologique tout en étant ouvert à un commerce international équitable?
Voilà trois axes pour lancer un débat sur la pertinence de «refonder» le capitalisme. Dans les circonstances actuelles et à venir, il semble que la position anti-capitaliste redevienne raisonnable. Quelle forme prendra-t-il? Rien dans la crise actuelle ne permet de le savoir. Sera-t-il conservateur et moraliste comme l'était l'anti-libéralisme québécois des années 1930, progressiste et étatiste comme l'était cet anti-libéralisme canadien des Prairies qui a donné naissance à l'ancêtre du NPD, le CCF? Sera-t-il communiste ou contre-culturel et écologiste? Cela dépendra des débats développés à l'extérieur du cadre et des limites des discussions actuelles. Nous n'avons qu'une certitude: on ne peut ignorer l'échec des recettes basées sur l'étatisme industriel du XXe siècle et on peut encore moins se cantonner dans un radicalisme à la marge.
L'anti-capitalisme doit aussi devenir «ordinaire».
http://www.ledevoir.com/2008/11/27/218918.htm l