[ philo91 ]

Publié le vendredi 24 octobre 2008

[ Vendredi 24 octobre 2008 ]

Derrière les évidences humanitaires P91

Une morale très politique

Au mépris des conventions de Genève, l’armée colombienne a, le 2 juillet, utilisé l’emblème de la Croix-Rouge afin de libérer quinze otages des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). A Kaboul, l’International Rescue Committee (IRC), qui employait trois volontaires tués le 13 août, a annoncé la suspension de ses activités en Afghanistan. Le temps n’est plus où, avant la guerre du Biafra, en 1967, l’aide d’urgence affichait sa neutralité (lire « Sur fond d’indignation et de pétrole, tout a commencé au Biafra »). Depuis qu’est invoqué le « droit d’ingérence » et que les armées ont investi le champ de l’humanitaire, la confusion des genres crée un facteur de risques pour les organisations non gouvernementales (ONG) et, surtout, leurs personnels locaux. La figure compassionnelle de la victime ne doit pas masquer le caractère profondément politique de ces engagements, fussent-ils « désintéressés », ni leur impact sur le fonctionnement des sociétés locales, comme au Congo (lire « A Kinshasa, aventuriers africains et professionnels occidentaux »).

Au cœur du problème se trouve l’absence de légitimité politique de l’ingérence. Elle présume une société civile mondiale qui n’existe pas, donnant un mandat universel (comme les droits) à des intervenants dont la nationalité, les ressources, l’idéologie seraient neutralisées ou occultées comme par enchantement. Elle nie la territorialité de l’existence humaine, l’insertion des hommes dans un tissu géographique et politique, c’est-à-dire, entre autres, des Etats souverains.

 

Pour les Etats, l’humanitaire est un champ stratégique où l’on envoie des militaires côtoyer des médecins, au grand dam de ces derniers. Les organisations multilatérales, dont l’Union européenne, financent des programmes à grande échelle, tandis que, de manière contiguë, d’autres lignes de crédits sont engagées pour le « maintien de la paix », par l’Organisation des Nations unies (ONU) notamment. Ces acteurs se croisent, se coordonnent mal, et inondent les pays les plus pauvres d’une foule d’intervenants qui produisent autant de désordre que d’ordre.

Ni les Etats ni les organisations multilatérales ne pouvaient laisser aux associations le monopole de l’émotion, de la solidarité, de la générosité. L’humanitaire est donc devenu un monde où se télescopent des politiciens démagogues, des professionnels fatigués et inquiets, des bailleurs technocratiques multilatéraux inscrits dans des logiques bureaucratiques et financières, des donateurs soupçonneux ou blasés qui tendent à privilégier les causes de proximité (3). Il y a cirque car il y a spectacle : celui du malheur des autres, marchandise médiatique dont l’inflation n’inquiète personne.

L’action humanitaire a contribué à éclipser, en partie, le développement, en lui substituant la notion de « lutte contre la pauvreté », plus proche de la médecine d’urgence car elle apparaît comme une véritable pathologie, une maladie.

A force de masquer l’injustice derrière la détresse, cette idéologie nous propose des normes toujours minimales d’une vie qui n’est que survie.Etre moribond est-il la condition essentielle pour recevoir assistance ? Et est-ce bien moral ? Et humain ? A l’opposé des aspirations des Lumières, elle valide l’idée d’un monde partagé entre les « performants » d’un côté, les malades ou réfugiés de l’autre. Contribuant à la mise en place d’un apartheid planétaire, ces stratégies du désastre s’inscrivent dans une mise sous tutelle, globale, morale et sécuritaire.

Au Nord, instrument de gouvernance morale et de trafic politique, la mise en scène des catastrophes invite les citoyens à oublier les mouvements sociaux d’hier pour un univers de compassion et de coups de cœur volatils où il n’y a place que pour l’émotion, qui tend à éteindre la conscience de l’injustice : les vaincus se révoltent mais les victimes font beaucoup pleurer. En particulier tous ceux qui trouvent ainsi plus maltraités qu’eux-mêmes. L’émotion humanitaire produit au mieux de l’indignation. Elle empêche la rébellion.

Bernard Hours

http://www.monde-diplomatique.fr/2008/09/HOURS/16258

[ publié par jeromet le 2008-10-24 12:59:29 ]

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