Ces pauvres, qui se mobilisent contre les privilèges des « dandys démocrates » et réclament des baisses d’impôt dont ils ne sont nullement les bénéficiaires. Il aide à comprendre comment, au nom de la lutte contre le déclin national et la décadence morale, les conservateurs sont arrivés à gagner le cœur des Etats-Unis.
Comprendre pourquoi les pauvres votent à droite, c’est se donner les moyens de combattre les évolutions qui submergent aussi l’Europe et de combler la fracture entre la gauche et les couches populaires.
Paradoxalement, c’est souvent dans les Etats les plus pauvres que la popularité de M. Bush est la plus grande, bien qu’il ait mené pendant quatre ans une politique particulièrement favorable aux riches.
Ici, le libre-échange n’est pas populaire. Mais les écologistes ne le sont pas davantage. On les soupçonne de mettre en péril les quelques emplois industriels que les délocalisations et les fermetures de puits n’ont pas encore engloutis. Et puis, la question des armes à feu favorise les candidats les plus réactionnaires.
Les Européens, les intellectuels et les artistes peuvent argumenter tout leur soûl sur l’exagération de la menace, les tortures d’Abou Ghraib, les pillages : leur crédit est nul au sein du petit peuple conservateur. Et les républicains excellent à se présenter comme assiégés, persécutés par une « élite progressiste » (liberal elite) réunissant à la fois avocats procéduriers, universitaires pleins de morgue, médias sans morale, comédiens donneurs de leçons. La charge n’est pas toujours infondée. L’isolement social de la plupart des intellectuels, des « experts », leur individualisme et leur narcissisme, leur dédain des traditions populaires, leur mépris de ces « ploucs » éparpillés loin des côtes qui continuent à soutenir Bush, aveugleraient le premier venu. Il provoque un ressentiment dont Fox News et les républicains font leur pelote.
Car, le cas des Appalaches l’indique assez, le populisme de droite américain ne s’abreuve plus autant qu’autrefois à la fontaine d’un racisme même voilé ou d’une xénophobie, d’une haine de l’autre, mais d’une rancœur contre le dédain trop visible des gens d’en haut. En prenant désormais pour cible principale l’élite de la culture, ce populisme protège l’élite de l’argent. Il y parvient parce que la suffisance de ceux qui savent est devenue plus insupportable que l’impudence des possédants.
Serge Halimi
http://www.monde-diplomatique.fr/2004/10/HALIMI/11549