[ philo91 ]

Publié le dimanche 12 octobre 2008

[ Dimanche 12 octobre 2008 ]

Jeunes sans appui et société sans idées P91

Gilles Julien, Pédiatre social

 

Il est peu question des jeunes par les temps qui courent, en campagne électorale, si ce n'est pour nous faire croire naïvement qu'en augmentant certaines subventions aux familles on pourrait mieux régler tous les problèmes. À ce discours, on finit par s'habituer, sachant bien que ce ne sont que de vagues promesses issues d'une courte période de phrases dépourvues de sens. Cette fois, on nous parle aussi de sévir davantage quand ils se conduisent mal, allant même jusqu'à suggérer l'emprisonnement à vie pour des jeunes de 14 ans.

Le comble cette fois-ci est cette éventualité de traiter les jeunes comme des criminels avant le temps et d'adopter le mode punitif avant même l'âge de raison pour casser la baraque et se débarrasser de la mauvaise graine. Notre société en est-elle rendue si insensible et ignorante des vraies causes des débordements des jeunes (parfois excessifs, on s'entend) qui n'en peuvent plus de protester à leur façon contre nos systèmes en perdition? Sommes-nous désabusés au point de ne penser qu'à contenir et à punir sans même essayer de prévenir?

Un produit de nos carences

Or la mauvaise graine en question est le plus souvent un produit direct des grandes carences de nos systèmes et de l'absence de mesures préventives de soutien aux enfants tout au long de leur trajectoire de développement. Quand on coupe dans les programmes sociaux essentiels pour équiper les familles et les communautés de façon à assurer le développement des enfants, quand on coupe dans les programmes culturels nécessaires à stimuler la créativité et l'identité des enfants, quand les adultes se désintéressent des enfants et des familles en situation difficile ou en état de grande pauvreté, on sabre essentiellement dans la substance d'une société saine digne de ce nom et on met en péril notre capacité à bien faire avec nos enfants. La résultante est évidente.

Au Canada, des milliers d'enfants naissent dans de mauvaises conditions. On a certes fait des progrès car il y en a moins qui meurent, grâce à des mesures qui augmentent les taux de survie. Mais combien d'enfants souffrent, combien vivent dans des conditions de vie inacceptables, dans de mauvais logements qui les rendent malades, avec une alimentation déficiente et un manque flagrant d'outils de développement de base?

Le résultat, dans les milieux défavorisés, ce sont des développements compromis chez un très grand nombre de jeunes, car leur cerveau ne fonctionne pas à leur pleine mesure; c'est aussi un manque de préparation à l'entrée à l'école chez un enfant de cinq ans sur trois; c'est pratiquement un enfant sur deux qui passe à l'école secondaire à 12 ou 13 ans sans avoir terminé son primaire. Les conséquences riment aussi avec des taux de décrochage énorme et l'apparition d'une grande vulnérabilité et des risques qui y sont associés, soit la délinquance, les toxicomanies, la violence et ses suites.

Ignorance crasse

Sommes-nous ignorants au point de ne pas savoir que le Canada, comme la plupart des pays du monde, a signé une Convention des droits des enfants qui garantit à chacun tout ce qu'il faut pour se développer pleinement, allant de la culture à la protection, de l'identité aux soins de santé, d'une éducation réussie à la liberté de parole, tout ce qu'il faut donc pour être en paix, pour développer son potentiel et pour réaliser ses rêves? Combien d'enfants au Canada ont accès à ces droits fondamentaux dans leur milieu? Je vous laisse deviner.

Sommes-nous ignorants à ce point que l'on ne sait pas que le cerveau des enfants, comme leur coeur, est un organe si sensible que sans stimulation pour l'un et sans amour pour l'autre, aucun enfant ne veut ni ne peut se développer pleinement? Un cerveau non stimulé pleinement dans les premières années de vie ne pourra développer les mécanismes raffinés que sont la pensée créative, la fierté de la réussite et la capacité d'inhibition, qui nous permet de vivre sainement en société.

L'impulsivité extrême, divers troubles de développement et des comportements mésadaptés sont souvent le produit de ces carences. Un coeur brisé dès le jeune âge, surtout par les carences d'attachement aux adultes, par des deuils fréquents ou des exclusions sociales, mènera immanquablement à détresse et à une amertume qui ne feront qu'aggraver les difficultés de développement et les comportements. Quant le coeur et l'esprit sont traumatisés, c'est, vous comprenez, la catastrophe.

Passer à l'action

Or ces catastrophes sont évitables! Il s'agit simplement d'investir dans la jeunesse en rapport avec ses besoins globaux et de se faire un devoir d'appliquer la Convention des droits de l'enfant du Canada et des Nations Unies, et ce, de la conception à la vie adulte. Quand on dit à tout vent que «ça prend un village pour s'occuper d'un enfant», ça veut dire que nous devons tous agir et que nous sommes tous solidaires et responsables du résultat. Si un enfant ne reçoit pas ce qu'il faut pour bien se développer, c'est notre faute à tous. Dans ce contexte, il n'est pas question de punir la victime mais de se questionner et de passer à l'action le plus vite possible.

Quoi faire? Bâtir ensemble des communautés où les enfants sont soutenus et aimés, mettre sur pied dans chaque communauté des services intégrés pour les enfants, apporter un soutien inconditionnel aux familles moins favorisées, veiller à ce qu'aucun enfant ne «tombe entre deux chaises» ou ne se retrouve dans des conditions de risque inacceptables. Assez de passivité ou de je-m'en-foutisme; ces enfants sont les nôtres, agissons tout de suite.

S'engager pour les jeunes

La société, pour bien réussir cet «investissement enfant», doit se donner un gouvernement responsable engagé pour la jeunesse. Ce gouvernement, loin de penser à des mesures coercitives, doit plutôt soutenir les efforts de prévention qui sont proposés par toutes les recherches du monde. Il doit aider à créer un système basé sur l'entraide, où chaque citoyen a un rôle pour les enfants au cours de sa trajectoire de développement.

Il a le devoir de soutenir dans les communautés les grandes bases du développement des enfants que sont la connaissance, la sécurité, l'attachement, la culture et l'identité, par tous les moyens possibles. Il se doit d'assurer, quel qu'en soit le prix (et il est moindre que le coût des catastrophes sociales), des conditions de vie décentes pour les familles, pour qu'elles puissent jouer leur rôle pleinement, de même que des environnements sociaux et culturels stimulants pour les enfants. Il a enfin l'obligation de s'assurer que les droits des enfants sont pleinement respectés sur le plan de leurs communautés.

Néant électoral

Aucun parti ne nous offre cet engagement à ce stade-ci. L'un est complètement «dans le champ», avec ses mesures d'extrême droite complètement dépassées et basées sur rien d'autre que l'ignorance et le contrôle. Les autres ne pourront réussir qu'en mettant leurs moyens ensemble dans un dernier effort pour sauver les meubles.

L'avenir n'est certes pas au beau fixe, car il est moins une. Sachons qu'au-delà du gouvernement, il y a le peuple, le vrai monde, qui même les élections passées peut se relever les manches et agir. Je nous le souhaite de tout coeur, au nom des enfants.

[ publié par jeromet le 2008-10-12 17:59:13 ]

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